A bon entendeur...
Lakine de Jouxte Boullang
Vous êtes chez Madame Propre pour longtemps ou si vous n'êtes que de passage ? Parce que habituellement c'est le Breton qui vient là. Quel malappris que celui-là ! Toujours à gueuler inconsidérément à tout ce qui passe dans la rue... Et puis il pue... comme je vous dis, il pue... Ces cabots-là que les maîtres se procurent pour la chasse, ça se traîne un peu partout... suffit que ce soit bien sale et ça se roule dedans comme des souillons. C'est la première fois que je vous vois ici. Sûrement qu'on ne vous a pas permis d'entrer dans la maison... Madame Propre porte bien son nom, vous savez : elle ne tolère au-cu-ne saleté. Ah je ne dis pas ça pour vous, bien sûr. Ne le prenez pas mal mais... j'ai tout mon temps pour la regarder vivre... Et que je te frotte le trottoir avec la brosse après la pluie, et que je t'astique le portail... et que je nettoie les outils de jardin trois fois par jour... et que je te lave l'auto à grands jets d'eau au moins une fois par semaine... Alors vous pensez bien qu'avant de faire entrer une inconnue à poil long dans sa précieuse demeure... Que voulez-vous, elle est comme ça... Mon maître...euh... mon nouveau maître, devrais-je préciser, est loin d'être aussi obsédé de la serpillière et du sceau à eau javellisée. Lui ça le prend quand il voit des touffes de mon poil s'engouffrer sous les meubles... Il appelle cela des « moutons ». Faut dire qu'il n'est pas d'ici. Ma maîtresse est allé chercher cela au Canada, eh oui, ma chère, au Canada. J'aime mieux vous dire que si j'avais eu mon mot à dire... eh bien, il y serait resté... au Canada... parce que depuis qu'il est là ma vie a été complètement chamboulée. Avant... on n'était que des filles dans cette maison... et j'étais en quelque sorte... la reine... si je puis me permettre. Je n'avais qu'à me placer devant la porte et aussitôt une des trois autres filles de la maison s'empressait de venir me l'ouvrir pour que je puisse changer d'air ou faire mes petits besoins. Pour rentrer, certes, il fallait parfois que je donne de la voix mais bon... je considérais que ce n'était qu'un inconvénient mineur. Mais depuis qu'il est arrivé mon... canadien... les choses ont bien changé. D'abord les deux filles de ma maîtresse sont allées vivre ailleurs... Est-ce qu'il y est pour quelque chose ? Sans doute... sans doute : c'est un autoritaire. Avec moi du moins. Que je sois une « de », ne l'impressionne nullement. Il me traite de tous les noms. parfois j'en suis même un peu gênée. Nous les teckels avons le corps allongé, c'est bien connu... et bien apprécié par les connaisseurs... mais lui il me traite de « saucisse à poil long »... c'est dire la qualité du personnage, n'est-ce pas ? Je ne vous dirai pas tous les noms dont il m'affuble, il me faudrait m'abaisser, vous comprenez ? Toujours est-il qu'avant... j'avais toutes sortes de privilèges que l'arrivée de ce... de cet... de ce canadien... a réduits à l'état de souvenirs lointains. Ah... c'était le bon temps... avant... je dormais dans le lit de ma maîtresse. Si j'avais un petit besoin au beau milieu de la nuit, elle venait m'ouvrir la porte et attendait que j'en aies fini avec la nature pour m'ouvrir à nouveau. Je pouvais m'allonger sur tous les fauteuils, les divans, les lits de la maison... j'étais la reine, je vous dis... Ah... mais maintenant, fini le lit, je n'ai droit qu'à ma niche et un vieux fauteuil qui ne sent pas très bon... avec le temps... c'est normal, mais bon... Et puis le plus grave c'est que... je sens que vous allez me plaindre... il m'interdit d'aboyer. Comme je vous le dis : avant... je causais avec les voisins du bout de la rue, on fêtait ensemble le facteur quand il faisait sa tournée, on en profitait pour se faire des petites blagues entre copines... mais maintenant c'est fini ! Plus question d'ouvrir la gueule pour ajouter mon grain de sel aux échanges amicaux. Il m'en a dissuadée à coups de journal roulé. Vous connaissez ? C'est cruel, je trouve. Monsieur n'aime pas que j'y aille de mon petit aboiement... Alors pour en finir avec ce foutu journal... j'ai préféré me taire... mais je n'en pense pas moins, vous savez. Ces étrangers ont, à mon avis, de bien drôles de manières. Mais ce n'est pas le pire... Il ne tolère pas que je me prélasse toute la journée sur mon fauteuil. Dès que ma maîtresse part pour son boulot, il attend une heure ou deux et hop ! Dehors mademoiselle ! Il trouve que je ne fais pas assez d'exercice... Mais je me fais une raison parce que... vous savez ce qu'il fait toute la journée ? Il joue de la musique... il souffle dans toutes sortes de trucs et gratte des cordes... Quand j'ai compris que c'était là son boulot à lui et qu'il allait passer toutes ses journées à me massacrer les oreilles... je me suis dit que le salut était dans la fuite... et après quelques temps c'est moi qui demandait à sortir. Bien fait pour lui ! Il est un peu spécial... je râle un peu... mais ce n'est pas le mauvais bougre au fond, vous savez. Depuis qu'il est là, plus jamais personne n'oublie de me donner ma pâtée... Il est régulier comme une horloge. C'est une des très rares choses que j'apprécie de lui. On ne peut avoir que des défauts, n'est-ce pas ? Mais bon... C'était tout de même mieux avant... Ah ! Je crois qu'on vous appelle... Dommage ! J'espère qu'on se reverra... En tout cas, j'ai bien aimé causer avec vous... Au revoir !
???
25 juin 2007
Nuages d'avions
Quand j'habitais dans la ville de Québec il m'arrivait quotidiennement d'aller me promener sur la rue des Remparts. C'était un endroit extraordinaire pour jouir d'une vue imprenable sur la basse ville et aussi sur le ciel qui n'en finissait pas de repousser l'horizon aux limites de la vue. J'y rencontrais souvent un vieil homme, un italien qui tenait une galerie d'art « depuis des siècles », disait-il. Son nom a fondu dans ma mémoire en même temps que bien d'autres détails, ce sont les inconvénients relatifs à l'usure du temps qui passe sur nous et nous malmène comme bon lui semble... Mais je me souviens très bien de la marotte de ce vieil homme. Il était convaincu que les avions semaient des nuages pour que la température ne soit pas trop engageante. Pourquoi au juste ? Je n'ai jamais très bien compris pourquoi ; d'ailleurs il ne se donnait pas vraiment la peine de s'expliquer là-dessus. Pour lui c'était le « gouvernement » par l'entremise de l'armée de l'air qui faisait en sorte que le soleil soit le plus souvent caché, histoire d'entretenir une sorte de grogne dans le peuple le rendant propre à accepter d'être gouverné plus aisément. C'était un vieil homme et à mes yeux il radotait. Ses propos n'avaient donc pour moi pas grande importance.
Mais voilà que j'ai vieilli à mon tour, tout le monde y vient un jour ou l'autre... et souvent plus vite qu'on ne l'aurait cru. Le matin quand je vais fumer ma pipe dehors derrière la maison, je rêvasse en regardant le ciel. Depuis quelques mois on ne peut pas dire qu'on soit tellement gâté sous le ciel normand... Eh bien quand il arrive que ce foutu soleil réussisse à percer les nuages, j'ai remarqué qu'il y a toujours des avions qui sillonne le ciel en silence, l'air de rien, en laissant derrière ces traînées blanches qui s'effilochent créant de larges bandes de nuages vaporeux qui à la longue s'épaississent et se densifient... Ce matin, alors que le soleil donnait l'impression de vouloir se pointer pour la journée, les propos de mon vieil italien me sont revenus à l'esprit... Peut-être au fond avait-il raison ce vieux schtroumph ? Qui pourrait affirmer le contraire ? Mais pourquoi s'ingénierait-on à semer des nuages dans le firmament les jours où il donne l'impression de vouloir basculer du côté lumineux des choses ? Qui pourrait souhaiter qu'il ne fasse pas « trop » beau ? Voilà qui m'est un profond mystère... Si jamais quelqu'un de bien informé lise ce petit mot et qu'il ait des solutions à mon problème, j'aimerais bien qu'il m'éclaire sur ce mystérieux questionnement que je me fais depuis que je suis vieux moi aussi...
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